Quand « écouter » témoigne de notre humanité

« Écouter suppose la capacité d’accueillir. En ce sens, elle est essentiellement une hospitalité qui offre une place à l’autre ». De la « précédence de la parole » à la rencontre de celui qui nous parle, l’écoute suppose la capacité de se laisser déranger… Le professeur Jean-Daniel Causse explore l’écoute, dans sa dimension anthropologique.

La thématique ˝ Écoute ! Dieu nous parle… a une forte consonance anthropologique dont je voudrais indiquer trois aspects.

Écoute et précédence de la parole

Le verbe « écouter » désigne une réalité qui est inaugurale. Dans notre existence, nous sommes premièrement, avant tout, situés en position d’écoute. Nous ne commençons pas d’abord par parler, mais par écouter. Notre parole n’est pas première ; elle est en position de « secondarité » dans le sens où elle vient toujours en réponse à ce qui d’abord nous a appelés, et qui donc nous précède. C’est d’ailleurs de cette façon qu’il est possible de nous définir : si nous sommes des êtres de paroles— nous sommes des « parlêtres »selon la belle expression forgée par le psychanalyste Jacques Lacan —, c’est parce que d’autres se sont d’abord adressés à nous de bien des façons. Nous avons été appelés et à cet appel nous avons répondu1. Autrement dit, nous sommes des êtres deparole parce que nous sommesd’abord des êtres de réponse ou,plus exactement des êtres en« réponse à ». C’est ce que veutdire l’appel, ou peut-être l’ordre :« Écoute » ! Il veut dire : tu as étéprécédé par une parole et pluslargement par tout un mondede langage constitué de mots, degestes, de symboles, de rites, derécits, etc. Personne ne prend la parole en s’appuyant seulementsur lui-même, ou spontanément,comme l’atteste cette expériencefolle et tragique tentée, au MoyenÂge, par l’empereur Frédéric II deHohenstauf. Voulant découvrir lalangue qu’on parlait aux originesdu monde, avant la diversité deslangues et des dialectes, il décidade confier une quarantaine denouveau-nés à des nourrices avecla consigne stricte de ne jamaisleur adresser la parole. Ainsi, ilsaurait quelle langue ces enfantsparleraient naturellement.

On sait, hélas, qu’aucun de cesenfants n’atteignit l’âge de huitans et aucun d’eux ne prononçale moindre mot, témoignantpar là, en négatif que chacun neparle qu’en étant précédé par dulangage et que s’il est appelé àla vie par la parole d’un autre.

« Écouter » est le verbe de laprécédence. Il signifie que nousne sommes pas la source de notreparole. Nous devons notre vie àd’autres. En ce sens, la positioninaugurale qui est celle de l’être« écoutant » s’oppose à la volontéd’exister par soi-même, c’est-àdireau désir de s’auto-fonder etde se construire soi-même parsoi-même. Il existe un lien étroitentre l’écoute comme définitionde soi et ce que Martin Lutherappelait la « justice passive » quiest l’affirmation selon laquellel’être humain n’existe pas parce qu’il fait ou produit mais parce qu’il reçoit gratuitement.

L’appel à « écouter » n’est riend’autre, en réalité, que l’invitationpuissante à vivre d’une grâcequi est capable de traverserles malheurs, les troubles, lescombats, c’est-à-dire qui porte unevie toujours plus forte que la mort.C’est là que s’effectue la différenceentre une parole de mensonge etune parole de vérité. La différencene tient pas seulement à la véritéou la fausseté d’un contenu, maisà l’effet de la parole : est-elle pourla mort ou pour la vie ? Une parolede vérité est une parole qui faitvivre, notamment parce qu’ellepermet de ne pas confondre ce quifait mourir et ce qui fait vivre.

Être appelé par quelqu’un

Si l’écoute est inaugurale, si elle manifeste une précédence, il faut encore s’interroger sur le contenu de l’écoute. Ce que je viens d’indiquer conduit à cette question : qu’est-ce que nous écoutons ? La première réponse consiste à dire que nous écoutons quelque chose qui nous est dit. L’écoute renvoie au fait que la parole a un contenu, un message, elle délivre une information, etc., bref elle transmet quelque chose à quelqu’un. Sur ce plan, le problème sera celui de l’interprétation, avec toujours un certain écart entre ce que quelqu’un dit et ce qu’un autre entend et comprend. La parole prononcée porte toujours plus, ou autre chose, que ce que l’on pense ou veut dire. Comme le soulignait Paul Ricoeur : « Dèsque quelqu’un parle, le sens de ce qu’il dit a déjà commencé à échapper à l’événement fugitif de la parole ». Lorsque quelqu’un parle, quelque chose se dit et c’est ce qui fait l’écoute. Mais il existe un autre niveau de l’écoute auquel nous sommes moins attentifs alors qu’il peut être encore plus décisif : écouter ne consiste pas d’abord à écouter quelque chose qui nous est dit, mais à écouter quelqu’un qui nous parle. Dans cette perspective, la parole n’est pas signifiante parce qu’elle transmet un contenu de sens, mais parce qu’elle manifeste une présence. Il ne faut certes pas séparer les deux réalités. Quand nous parlons et quand nous écoutons, il est question de choses dites, et partagées, mais la parole trouve sa portée dans le fait de mettre en relation quelqu’un avec quelqu’un d’autre. Il ne s’agit pas d’une parole qui dit : « Écoute ce que je te dis ». Il s’agit d’une parole qui dit ceci :« Écoute, c’est moi qui te parle ». La question sera alors de savoir non pas ce qui m’est dit, mais qui me parle. Elle ne concerne pas l’énoncé, mais le sujet de l’énonciation. N’est-il pas écrit dans l’Évangile de Jean, à propos du Christ, que les brebis reconnaissent leur berger à sa voix ? Le texte n’ajoute-t-il pas que le berger appelle chacune de ses brebis « par son nom » et que c’est donc à cela qu’elles le reconnaissent (cf. Jn 10,3-4) ? Or, un nom n’a justement pas de sens. Il désigne quelqu’un qui est appelé et reconnu par un autre.

Pour comprendre, pensons simplement à l’enfant nouveau né. On lui dit beaucoup de choses dont il ne comprend pas le sens, et qu’il lui faudra apprendre. Il fera peu à peu l’apprentissage de la langue maternelle. Il associera du sens aux mots, et il jouera avec les significations. Mais, au premier moment de son existence, même si le petit enfant n’a pas la signification intelligible des mots qu’on lui adresse, il importe que sa mère, son père, ses proches lui parlent. Ce qu’il entend, c’est que quelqu’un lui parle, et donc qu’il est nommé, reconnu, désiré par d’autres. Il est appelé à la vie. La parole accueillante, aimante, lui signifie : « Oui, je t’appelle ». Et lui, il répond par ce mouvement vital qui veut dire : « Oui, je suis appelé par toi ». Encore une fois, on peut indiquer ici ce que peut être un appel mensonger. La fausseté d’appel est une façon désastreuse de faire de la parole une chose vide, sans consistance, sans volonté. Elle est une façon de ne pas être soi-même dans ce que l’on dit. « Écouter » veut donc dire la précédence, et le fait même de quelqu’un qui nous appelle par notre nom et nous accueille. Cet appel est certes porté par l’entourage, mais il est aussi beaucoup plus vaste, plus profond, plus ancien aussi. Il est l’appel que nous pouvons entendre, y compris quand nos proches ne peuvent pas bien le porter, ou qu’ils se trouvent pris dans trop de malheur. Il est cet appel qui atteste — et c’est tout un horizon théologique — que chacun a reçu une identité sur laquelle personne ne peut mettre la main, y compris lui-même, et qui échappe à la possibilité de l’épingler dans une définition quelconque.

L’hospitalité de l’écoute

Écouter suppose la capacité d’accueillir. En ce sens, elle est essentiellement une hospitalité qui offre une place à l’autre. Non pas toute la place, non pas n’importe quelle place, car l’hospitalité organise les modalités d’un accueil, ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. L’hospitalité ne confond pas sa propre demeure avec celle de l’autre. Elle est faite de respect, et de conventions acceptées. L’écoute est hospitalité qui dessine l’espace où l’autre peut se loger à la condition de ne pas effacer les frontières, les différences entre soi et l’autre. Elle accueille l’autre sans jamais se substituer à lui. Elle ne dit pas : « moi, à votre place… », ce qui serait tout simplement une façon d’annuler la place de l’autre en l’occupant soi-même.

L’écoute est donc l’hospitalité faite à la parole de l’autre. Écouter veut dire : ouvrir en soi un espace pour l’accueil de ce qui n’est pas soi. Celui qui est plein — par exemple celui qui croit savoir par avance ce que l’autre va lui dire —, celui là n’écoute pas. Il est incapable d’offrir un espace. C’est pourquoi, l’écoute n’est hospitalité qu’en étant constituée par un manque, un désir, ou une attente. Écouter ne consiste pas à offrir à un autre ce que l’on a, mais ce que l’on n’a pas. En psychanalyse, c’est la condition de ce qu’on appellele transfert qui était à l’origine— du latin transferre — utilisé pour le commerce (mouvement de marchandise, déplacement d’objets, etc.). Le transfert est le mouvement qui consiste àdéplacer quelque chose d’un lieu à un autre lieu et il est donc le fait de porter quelque chose de soi-même vers un autre qui a une certaine place en lui et qui est ainsi capable d’accueil.

L’écoute est hospitalité par la place qu’elle offre à un autre. Ajoutons à présent que cette place est offerte à l’étrangeté de l’autre, une étrangeté qui d’une certaine façon peut nous inquiéter ou en tout cas nous interroger. Comme l’indique une étymologie, le latin hostis signifie d’abord l’étranger et, par la suite, le visiteur, l’hôte. C’est de là que vient aussi le mot « hostilité » avec l’idée de quelque chose qui peut nous mettre en danger. On entendra ici que l’hospitalité de l’écoute n’est pas un accueil confortable qui ne change rien à nos habitudes ou à notre manière de vivre, comme quand on dit :« Vous ne me dérangez pas ». Elle est plutôt une capacité à se laisser déranger — non pas envahir, mais déranger — par la parole de l’autre parce que c’est ce que l’on n’attendait pas, qui peut nous surprendre et même nous inquiéter, une parole qui vient d’ailleurs et à la quelleon donne en soi une place.

Théologiquement, ˝ Écoute !Dieu nous parle… n’est pas l’accueil d’une parole qui serait maîtrisée par avance, contrôlée, une parole dont on ferait en sorte qu’elle ne nous dérange pas et qu’elle dise seulement ce que l’on veut qu’elle dise. Offrir l’hospitalité d’une écoute à la parole divine ne peut être que l’accueil d’un « dehors », d’un « ailleurs », et donc d’une altérité. Écouter, c’est refaire de Dieu un étranger. C’est lui ouvrir la porte. Et c’est en répondre dans le temps présent.

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Jean-Daniel Causse
Professeur à l’université de Montpelier III,
et à la Faculté de théologie
prote stante de Montpelier

1.Ce que j’énonce, par commodité, chronologiquement — d’abord l’appel donc l’écoute puis ensuite la réponse — est en réalité à comprendre comme une structure. Il n’y a pas deux étapes ou deux moments distincts qui se succèderaient, mais une logique. D’une certaine manière, l’appel n’a pas d’existence propre. Il n’existe pas en soi. Il est seulement repérable dans la réponse que nous lui donnons. C’est seulement du lieu de la réponse que l’appel apparaît pour ce qu’il est, c’est-à-dire qu’il apparaît comme appel. Autrement dit, c’est dans sa propre réponse singulière que chacun témoigne de ce qu’il a écouté en lui-même.

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