Oser la spiritualité !

Quel est le sens d’une spiritualité protestante ? Et quelles en sont les conditions ? Michel Bertrand, aujourd’hui professeur à l’Institut protestant de théologie, apporta des éléments de réponse dans un message qu’il donna au Synode national de l’Église réformée de France, réuni à Nantes en 1998. Prononcés en contexte réformé, ses propos se réfèrent pourtant bien plus largement aux traditions luthérienne et réformée. En voici de larges extraits.

Il nous faut oser parler dans notre Église de spiritualité. Et je dis bien oser, car force est de constater que notre protestantisme semble mal à l’aise avec ce mot qu’il n’emploie pas facilement, comme si dès l’origine il avait été suspect.

Peut-être parce que les réformateurs ont eu très tôt à mener combat contre les illuminés de toutes sortes qui voulaient faire passer l’oeuvre intérieure de l’esprit avant l’écoute de la parole. Et, au cours de notre histoire, la spiritualité a souvent été sujet de débats et de controverses. On y a vu parfois un retour de la théologie des oeuvres. Et c’est vrai qu’il y a une manière de jauger et de juger la foi ou la spiritualité des autres qui est insupportable.

Dieu seul connaît ceux qui lui appartiennent et comment ils le servent, l’aiment et le prient. Notre spiritualité ne saurait donc être mesurée à l’aune de ses formes extérieures ni à l’exemplarité de nos vies.

On a souvent aussi associé à la spiritualité une critique du piétisme, considéré comme une évasion de la réalité, alors même qu’il fut l’un des plus grands moments de notre histoire quant au partage de la peine des hommes. Sous son impulsion sont nées au XIXe siècle bien des oeuvres sociales protestantes.

Cette réserve ou cette pudeur à l’égard de la spiritualité est d’autant plus surprenante que, sous toutes ses formes et dans tous ses courants, le protestantisme foisonne de vie spirituelle. Il est même, en son début et en profondeur, une spiritualité puis qu’il met au centre la rencontre personnelle avec le Christ, le tête à tête avec Dieu, le rapport que le croyant peut entretenir avec lui dans son intériorité. Justifié par la foi seule, il peut s’approcher de Dieu librement, se confier directement à lui, l’écouter, lui parler, faire silence devant lui.

Ainsi la Réforme a ouvert la voie à une spiritualité qui unit chaque chrétien intimement à Dieu en dehors du contrôle des institutions. Bonhoeffer lui-même, dont on a fait à juste titre le témoin par excellence de l’engagement et de l’action, a plusieurs fois souligné et regretté la difficulté du protestantisme à comprendre l’importance d’une vie spirituelle. Alors qu’elle est pour lui un temps indispensable de ressourcement, allant jusqu’à écrire : « le pasteur exerçant seul son ministère a sans cesse besoin d’un refuge spirituel, pour se fortifier envue de sa charge par une manière strictement chrétienne de vivre, dans la prière, la méditation, l’étude de la Bible et la discussion fraternelle ».

Comment ne pas ressentir l’actualité de ces mots quand je pense à nos ministères personnels ou collégiaux, quand je pense aux pasteurs, aux responsables, aux fidèles les plus engagés de notre Église qui disent ne plus trouver le temps pour la vie intérieure, la piété personnelle, la prière, la méditation, le silence. Plus de temps mis à part pour rassembler en Christ et devant lui nos vies dispersées et parfois exténuées.

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Et c’est parfois le paradoxe du protestantisme de défendre une théologie de la grâce et de susciter un activisme moral qui n’est que le signe de l’idolâtrie moderne et de la volonté de « se faire un nom ». « Tant d’ordres, tant de rites, tant de travaux, tant de commissions, tant d’oeuvres occupent aujourd’hui les chrétiens, ironisait déjà Luther. Ils ne peuvent qu’oublier leur baptême. »

Et cela interroge nos vies personnelles et ecclésiales quand nous nous dispersons et nous désespérons dans ce qui est accessoire. Quand nous épuisons par nos appels à la disponibilité, à l’engagement et la militance, ceux qui déjà donnent beaucoup aux autres et à l’Église.

Quand nous décourageons par des seuls débats éthiques, doctrinaux ou institutionnels ceux qui, en recherche ou en souffrance, se tournent aujourd’huivers nos communautés.

C’est dire combien il est important de ne pas nous éparpiller dans la seule extériorité mais d’approfondir la richesse de notre spiritualité propre. Elle est la source de tout renouvellement dans nos vies, dans le ministère, dans notre témoignage, dans nos engagements solidaires. Elle seule peut répondre à cette quête qui vise à unifier chaque personne par-delà les déchirements et les éclatements que lui impose l’histoire quotidienne, même lorsqu’elle n’a pas les mots pour se dire.

Ainsi la prière, « loin d’être une affaire de mots seulement, est un acte qui nous transforme et fait advenir en nous et parmi nous l’oeuvre de Dieu. »

Nous voici donc encouragés à lever toute réserve, toute pudeur, tout « tabou » même, concernant la spiritualité et l’expression d’une piété vivante et simple.

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Cela implique d’en accompagner la recherche, de travailler à une pédagogie concrète de la méditation, du recueillement, de la prière, du silence, d’offrir des temps et lieux de retraite où ce recentrement soit possible ou facilité. Et dans une société qui vit la crise de l’inter-générations et une crise de la transmission, cela impliquerait sans doute de réfléchir à ce que pourrait être, aujourd’hui, une piété familiale.

Cela nous encourage également dans tout ce qui vise au renouvellement du culte personnel et communautaire, à la redécouverte d’une spiritualité qui mobilise notre être tout entier (le sentiment, l’émotion, l’intelligence, le corps… ) et qui sache puiser dans le génie propre de notre tradition des « gestes qui parlent ».

Une spiritualité aussi qui se laisse nourrir et déranger par les souffrances et les joies de la terre, qui nous insère dans la communauté humaine et ecclésiale. Il nous appartient de ressaisir ainsi l’intention profonde de la Réforme qui demeure exigente pour aujourd’hui : l’Évangile crée d’abord une personne devant Dieu, avec les autres et pour eux. Mais pour cela notre spiritualité ne saurait être déconnectée d’un certain nombre de conditions indispensables si elle veut résister aux formes de religiosité ambiguë qui s’expriment jusque dans notre propre Église.

Je voudrais en résumer quatre.

  1. Parler de spiritualité n’est pas nous éloigner du monde mais nous y ramener. Il faut refuser le faux dilemme entre la spiritualité et l’engagement, mais toujours souligner cette dimension d’une spiritualité incarnée dans l’histoire.
  2. Le Christ se rencontre et se révèle par les écritures bibliques. Nous devons tout mettre en oeuvre pour faire découvrir et lire la Bible au plus grand nombre, dans une démarche à la fois spirituelle et culturelle.
  3. L’intelligence de la foi, qui n’exclut pas l’émotion, permet de dire et de vivre l’Évangile au coeur des débats et des défis de notre temps.
  4. La spiritualité de chacune et chacun a besoin de frères et de soeurs. C’est particulièrement vrai dans une société où l’individu est si vulnérable. C’est dire l’importance de la communauté.

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Enfin, Michel Bertrand conclut son propos ainsi : Sans cet « éclat de grâce », comment pourrions-nous les uns et les autres exercer les responsabilité qui nous sont confiées dans l’Église ?

Certes nous avons appris de notre tradition spirituelle et théologique la beauté du mot responsabilité dont l’étymologie désigne une réponse. Être responsable en effet c’est répondre à, c’est répondre de, c’est prendre sa place dans un réseau de paroles et de relations pour répondre de manière solitaire et pourtant solidaire à l’appel d’un Autre.

Beauté d’un mot qui nous mobilise dans ce que nous avons à faire et notamment dans nos ministères, beauté d’un mot qui évoque l’audace, l’imagination et le courage pour envisager tous les possibles, beauté d’un mot qui dit la liberté, le débat, la dignité du croyant choisissant et décidant en conscience, beauté d’un mot générateur de vigilance, de résistance. On peut pourtant se demander si, parfois, à force d’insister sur la responsabilité, nous n’en oublions pas la grâce.

Il y a, y compris dans l’Église, un discours sur la responsabilité infinie qui peut conduire à des formes de découragement, d’épuisement, de culpabilité même, devant l’obligation d’avoir toujours à tout assumer, tout faire, tout décider.

Chacun est renvoyé à lui-même dans une quête permanente de réponse à inventer, accablé souvent par le nombre et la complexité des problèmes, par le poids des souffrances à porter. Tous et toujours responsables, responsables de tout.

Ne faut-il pas alors résister à cette tentation d’hommes et de femmes toujours parfaitement à la hauteur des attentes, la tentation écrasante de croire que nous pourrions apporter réponse à tout par nos réflexions éthiques et théologiques, nos stratégies ecclésiales, nos dispositifs institutionnels, nos décisions synodales. J’aimerais que nous puissions parfois dire « je ne sais pas », que nous puissions parfois répondre « je ne peux pas ».

Dans un monde de performance et d’efficacité, habité par l’illusion que tout problème doit nécessairement avoir une solution, il n’y a action renouvelante qu’enracinée dans une spiritualité qui fait place à la fragilité, à la faille, à la limite et qui reconnaît que tout n’est pas maîtrisable.

Nous mesurons chaque jour devant l’émerveillement de la vie, comme devant le scandale de la mort, comme devant le malheur insupportable, qu’il n’y a pas de réponse ni de savoir qui tienne.

Seule demeure cette parole de grâce qui sans cesse nous rappelle qu’avant d’avoir à tout choisir nous avons été choisis. Puissions-nous en être les témoins.

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Michel Bertrand
Texte intégral in : Michel Bertrand, Une
Église avec les autres, Lyon, les Bergers
et les Mages, 2002, pages 111-131.

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